Les cigognes de Chellah

Ecrire un billet sur Rabat en plein mois d’août peut relever de la gageure. Comme chaque année, la capitale se vide, se recroqueville et apprend à vivre au rythme des grandes vacances estivales. Il y a ceux qui la quittent en direction des plages prisées du nord ou des capitales touristiques de l’étranger, et il y a ceux qui y reviennent pour retrouver la famille et la quiétude de l’été. Et puis il y a les autres, ceux qui y restent, observant ces scènes de départs et de retours sans fin, savourant avec plaisir la réappropriation lente de leur ville et ressassant sans cesse les détails de leurs vacances reportées ou annulées. Et pourtant, même drapée dans l’étoffe éphémère de l’été, Rabat fait (encore) parler d’elle. Sa dernière apparition en date : le reportage d’une chaîne française diffusé au détour d’un journal télévisé qui n’est pas passé inaperçu. En six minutes d’argumentaire, un appel du pied à ces derniers touristes récalcitrants ou mal informés qui continuent à ignorer Rabat ou s’obstinent à penser que le Maroc se réduit à Marrakech.

Redécouvrir sa propre ville sous le regard de l’autre n’est pas une expérience facile. Quand on tombe sur ce genre de reportages, on a au début l’impression d’être soi-même un touriste. On est pris d’un double sentiment de fierté et d’appréhension. On devient l’étranger provisoire à qui d’autres étrangers racontent la ville de naissance et de formation. Un changement de perspective particulièrement déroutant : alors qu’on ne fait clairement pas partie du public visé, on se sent paradoxalement concerné. Dans le reportage en question, l’accent est mis sur les atouts touristiques de Rabat : proximité géographique, accessibilité financière, richesse culturelle et patrimoniale, sites historiques et infrastructures modernes. D’une scène à l’autre, la caméra filme l’histoire d’une rencontre. Avec son tramway qui fait désormais partie du paysage et son musée d’art contemporain qui expose fièrement les œuvres de Giacometti, la nouvelle Rabat dialogue avec les symboles immuables de son histoire et de son identité : la Tour Hassan et le mausolée, les Oudayas et le café maure, le Bouregreg et ses fameuses barques ou encore la vieille médina et sa rue des Consuls.
C’est précisément à la médina que la journaliste qui présente le reportage pense à s’offrir un bracelet d’argent et de pierres qui lui coûte la somme de « cent cinquante dirhams ». On la voit qui traverse le fleuve, visite un riad puis effectue un arrêt très marqué à Salé, ville jumelle « méconnue des touristes ». Entre deux commentaires qui ne peuvent éviter le lexique touristique de circonstance et la tentation de l’évocation exotique, on sent le charme de la ville impériale qui se dévoile face à ses nouveaux visiteurs potentiels. L’étoffe de l’été éphémère glisse sur les murs de la capitale et je devine ce spectateur étranger qui découvre la capitale du Maroc au Journal télévisé du weekend. Je pense à toutes ces fausses idées, mélange de clichés et d’incompréhensions, qui s’effacent lentement dans sa tête à la faveur du reportage. Puis je pense à toutes ces vérités amères ou douloureuses, passées sous silence dans ce même reportage, et que le futur touriste devra découvrira sur place, sans intermédiaire et sans présentation préalable. Entre le visible et le caché, le dit et le non-dit, je me dis que l’expérience du voyage est la seule vérité qui compte. Dans la peau de l’étranger improvisé touriste, je tente de résumer ma pensée : on donne envie de visiter Rabat mais on ne résume pas la ville dans une vidéo de six minutes !

Comme un symbole, le reportage se termine à la nécropole mérinide de Chellah, lieu où le parfum de l’histoire semble dominer l’appel de la modernité. A Chellah, le claquement des becs des cigognes offre à la journaliste une ultime phrase d’accroche et au spectateur un dernier élément de séduction. Je ne sais pas pourquoi mais mon regard s’est arrêté sur ces « trois cents cigognes » qui ont élu domicile sur les ruines délabrées de Chellah. Leurs petits corps frêles se tiennent avec fierté sur les derniers vestiges d’une histoire disparue. Leurs longs cous souples se penchent avec tendresse sur les premiers signes d’une histoire à venir. J’ai fermé les yeux et j’ai rêvé que nous étions tous, sans exception, des cigognes marocaines dans le ciel estival de Rabat. Après nos longues journées de labeur, les nids discrets où nous retournons sont ces lieux magiques de la capitale où l’histoire des anciens nourrit l’aventure des modernes. Les cigognes de Chellah nous ressemblent car elles observent les changements de la capitale avec des vœux silencieux et des espoirs infinis. Pour s’en convaincre, il suffit de tendre l’oreille et écouter les claquements de leurs becs ou suivre leurs coups d’ailes gracieux dans l’horizon prometteur de la capitale.

Khalid L, du blog Evasions Urbaines

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