Hommage à Leila Alaoui : La photographie dans le corps, la photographe dans la mémoire

Chère Leila Alaoui,

C’est ce deuxième soir de janvier 2016, à la Maison Européenne de la Photographie, que j’ai rencontré ton nom et tes travaux. J’avais profité d’un court séjour parisien pour découvrir les lumières de ton objectif. Après la visite, j’avais pris quelques notes et je m’étais fait la promesse d’écrire un article autour de ton travail. Mettre des mots incertains sur tes portraits photographiques. Prolonger l’expérience visuelle dans la tentative hasardeuse de l’écriture. Effectuer cette traversée nécessaire entre les cadres fermes de tes photographies et la chaîne fragile du texte. Guidé par ma curiosité, j’avais consulté ton site Internet. Entre deux images et deux commentaires, j’avais découvert d’autres réalisations, d’autres paysages, d’autres lumières. Très vite, j’avais pris l’initiative de t’envoyer un mail et tu m’avais proposé une entrevue pour échanger de vive voix. On devait se voir dans ce Paris des lumières qui hébergeait ta dernière exposition. Le soir même, un message de ta part : tombée malade, tu annulais le rendez-vous et me proposais de continuer notre échange par mail. Je ne connaissais rien à ton art mais j’avais toujours les images de tes portraits dans un coin de ma mémoire visuelle. Au milieu des images, un flot de questions tenaces qu’il me fallait mettre en ordre et retravailler. Sur un petit bout de papier, j’avais noté le titre d’un article à venir : « Leïla Alaoui, la photographie dans le corps ».

20160102_183144Un autre soir de janvier 2016. Voici que ton nom traverse les dépêches d’information. Tu es grièvement blessée dans l’attaque d’un hôtel à Ouagadougou. Le cœur de ton objectif heurté par la vague de la terreur dévastatrice. Le charme de tes lumières pris dans la jungle de l’obscurantisme meurtrier. Après l’émotion et l’incompréhension, l’urgence de l’écriture comme la seule façon de prolonger la magie de ton œuvre. Finir l’article pour toi et pour ton art de l’éternité immédiate. Finir l’article pour t’aider à résister, pour t’envoyer un souffle de force et d’énergie dans ta lutte contre la blessure injuste. Puis de nouveau le souvenir de ton exposition à Paris. Le retour de tes portraits marocains comme une obsession, une raison d’espérer et de croire. Finir l’article pour toi et tes héros marocains. Finir l’article pour ces femmes et ces hommes qui racontent le visage pluriel du pays. Derrière les portraits de tes héros anonymes, faire resurgir ton visage comme un trait d’union inévitable. La nécessité de ton art dans l’urgence du texte. La blessure de ton corps dans le souvenir réactivé de tes portraits. Finir l’article pour te dire à quel point ton art est salvateur.

Puis cet autre soir de janvier 2016. La nouvelle vient de tomber. Tu as succombé à tes blessures. Les balles assassines ont volé ton corps meurtri. La folie sauvage a ravagé tes entrailles. Tu es partie dans le silence de l’Afrique qui s’interroge. Pourquoi toi, Leïla ? Pourquoi toi dans cette capitale africaine ? Pourquoi ton art dans cette violence sanguinaire ? Tu es partie avant le retour à Paris. Tu es restée là-bas, sur ton lit d’hôpital, sur le dernier terrain de ton art éternel. Comme chaque fois, tu voulais juste prendre des photos, arrêter des images sur un monde qui ne cesse de fuir et de se dérober. Comme chaque fois, tu voulais juste nous raconter des histoires d’hommes et de femmes de ce monde qui nous est tellement familier et profondément étranger. Comme chaque fois, tu voulais ouvrir nos yeux sur nous-mêmes, nous renvoyer l’image de nos miroirs brisés. Tu es partie, la photographie tatouée dans le corps. Une trace indélébile pour notre mémoire d’images et de sensations.

Revoir la Maison Européenne de la Photographie et se souvenir. A l’entrée de la petite salle du sous-sol, deux panneaux racontent ton dernier projet. On lit que Les Marocains est « une série de portraits photographiques grandeur nature réalisés dans un studio mobile ». Sur les panneaux explicatifs, une série de mots pour introduire l’espace de ta création : « héritage », « intime », « communautés », « Berbères », « Arabes », « révéler », « regard », « mondialisation », « fierté », « dignité ». On relit ces mots comme autant de vérités emmêlées. On apprend que tu as sillonné le pays à la recherche de mots et de vérités. On comprend que pour toi la photographie était l’éclairage nécessaire d’une mobilité irréductible : mobilité du corps dans l’espace géographique, mobilité du regard dans l’identité plurielle, mobilité du sujet dans la rencontre avec l’autre. D’un portrait à l’autre, ton Maroc pluriel comme une évidence à relire et à méditer. D’un cadre à l’autre, ton Maroc irréductible comme un trésor à protéger et à réinventer.

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Dans la petite salle intime, le jeu des neuf photographies me renvoie une image persistante. Sur les vitres latérales, les reflets prolongent l’expérience visuelle. Se poster au milieu de la salle et faire un demi-tour sur soi-même. Qui sont ces Marocain(e)s qui fixent ton objectif ? Entre le jeu des regards et la danse des reflets, le charme de ton œuvre est bien là, intact et intarissable. Authenticité de tes corps marocains face à l’étrangeté du visiteur parisien. Résistance de tes identités marocaines face à la logique des vieux clichés exotiques. Dans tes réalisations, le Maroc historique avec ses couleurs, ses femmes, ses vieillards et sa jeunesse. Chaque portrait est une tranche de vie marocaine arrachée à l’anonymat. Chaque visage est une invitation au voyage dans la terre du pays : de Chefchaoun à Essaouira, du Moyen Atlas aux Souks du Sud. Ton travail comme un appel à affronter la réalité multiple du corps individuel, social et géographique. Leïla, où commencent tes photographies et où s’achève ta quête de soi ? Surtout ne pas répondre. Plutôt observer tes portraits comme autant de réponses possibles à la question ouverte de l’identité marocaine. Plutôt revoir tes visages comme autant de fenêtres entrouvertes sur la possibilité d’un pays en devenir.

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Leïla, tu n’es pas une photographe mais une passeuse d’histoires silencieuses. Dans l’épopée de ton objectif, il y a ces mots indicibles que chaque visiteur réécrit comme un refrain de l’ailleurs. Dans la blessure tragique de ton corps, il y a cet art de la photographie qui se dessine comme une expérience des limites. La photographie rivée au corps, inscrite dans le clic décisif de tes doigts et la posture éternelle de tes modèles. Dans le regard de ton public, il y a cette fascination unique face à la magie renouvelée de ton œuvre. Leïla, tu es la photographie du corps, la photographie dans le corps. A toi seule, tu es le souffle de l’éternité dans le geste de la création marocaine. Alors que ton corps s’apprête à faire son ultime voyage, je sais pertinemment que mes pensées pour toi et ta famille seront aussi des pensées pour ton œuvre. Je ne sais pas pourquoi mais je continue à voir ton regard dans les yeux de tes portraits. Je m’obstine à croire que derrière le silence de la photographie, il y a la parole secrète de la photographe. Par-delà la dernière blessure de ton corps et l’émotion brûlante de ta perte, je veux m’accrocher, comme un enfant impuissant, à toutes ces photographies que tu as laissées derrière toi. Je veux les tenir un moment dans mes mains hésitantes comme des ballons pleins de vie et de couleurs. Je veux attendre un peu puis les relâcher tous ensemble dans le ciel du pays en te murmurant une dernière prière.

Khalid L, du blog Evasions Urbaines

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