Hommage à Moha Oulhoucine Achibane : La main du Maestro

Que restera-t-il de toi O Maestro du Moyen-Atlas ? La magie de ton corps qui danse sous le ciel du pays ou ton sourire espiègle qui protège l’héritage Ahidous ? Images d’une culture populaire qui dépasse ton histoire. Souvenirs arrachés aux années de jeunesse où tu passais souvent sur les deux chaînes. A chaque fête nationale, toi et ton équipe dans l’évidence de la séduction. A chaque nouveau festival, toi et tes acolytes dans la fascination de la performance. Par-delà la mémoire individuelle et collective, tes mouvements, ton énergie et ta présence qui crèvent l’écran et enchaînent les années. Ce regard qui transcende la prestation et entraîne les foules. Cette magie qui naît dans les montagnes et s’en va conquérir l’international. Qui es-tu ô Moha sinon le symbole d’un pays qui s’invente dans la beauté inépuisable du geste ? Arrêter toutes ces images pour lire dans tes rides l’histoire de ton art. Fermer les yeux pour mieux voir ta main de Maestro qui décrit des cercles de plaisir infini.

Depuis l’enfance, ton portrait comme une image évidente. Homme digne sur le tapis berbère. Cape noire sur le dos comme un héros légendaire qui traverse les époques. Gandoura à rayures et à reflets comme un ciel étoilé qui flotte dans l’espace. Rezza blanche sur ta petite tête comme un cercle sacré qui raconte l’histoire de ton peuple. Bandoulière rouge ou brodée comme un trésor serré au plus près de ton corps dansant. Barbe courte et petits yeux malicieux. Visage centenaire et main fougueuse. Il paraît que tu as connu la grande guerre avant l’honneur des médailles, la folie des combats avant la reconnaissance des prix et des hommages. Tu as vécu dans nos mémoires comme un emblème. Figure connue de tous mais étrangement inconnue. Tu étais là, toujours là, d’un bout à l’autre du tapis, un saut devant, un retour en arrière, un dernier geste, une ultime séquence et puis tout repart. Maestro d’un peuple qui cherche son identité première. Maestro d’un orchestre de corps et de voix suspendues à ton ombre. Maestro d’une histoire commune qui s’écrit entre les racines des origines et les fenêtres ouvertes sur le monde.

Ton départ comme un dernier geste suspendu. On avait fini par te croire immortel. On t’avait inscrit dans le répertoire d’une culture populaire qui ignore la raison de l’âge et la course du temps. Tu revenais sans cesse devant nos yeux. Ferme dans ta souplesse légendaire. Solide dans ta fluidité imperturbable. Que restera-t-il de toi O Maestro du Moyen-Atlas ? Comment réécrire tes danses ? Comment redire ton exception ? Je revois ces fêtes de couleurs sous le son des bendirs dansants et le mouvement des épaules solidaires. Je retrouve ta main qui resurgit de nulle part pour battre la mesure et marquer les pauses et les reprises. Tu tournes comme un soleil d’un autre âge. Tu distribues le plaisir comme une leçon de vie. Toi le chevalier des montagnes, tu réécris les gestes de ta monture galopant dans les plaines. Toi le sage de l’arrière-pays, tu donnes libre cours à tes folies renouvelées. O Moha comment raconter notre histoire partagée ?

Deuxième mois d’une année de blessures et de pertes. Tous ces symboles partis dans le silence ou le tumulte. Toutes ces figures qui nous quittent et nous rappellent la marche infaillible du temps assassin. Les hommes, ces passagers éphémères qui glissent sur la plaque de l’Histoire. Passent les hommes, restent les images et les héritages. Maestro du Moyen-Atlas, ton art survivra à ta disparition. Tes gestes dépasseront ton absence. Ta main continuera à danser dans la mémoire brisée de nos générations successives. « Ahidous » comme un mot transhistorique, comme la promesse d’une identité arrachée à l’oubli. « Ahidous » : il faudrait écrire ce mot sur les pages de nos manuels, à côté de ta main de magicien. Raconter ton histoire de dévoué jusqu’au-boutiste dans les écoles et les universités. Etudier l’esthétique de tes gestes pour perpétuer ton art et réinventer tes créations.

O Moha des montagnes, je veux m’accrocher à ton souvenir comme à une référence nationale. Je veux puiser dans ta performance l’énergie de mes projets à venir. Je veux enregistrer ton sourire pour affronter ce monde de drames et de contradictions. Ta main de Maestro confirmé dans ma main d’écrivain en herbe. Les mots de ma langue impuissante dans le tourbillon de ta puissante gestuelle. O Moha des montagnes, je te salue de ma lointaine terre d’exil. Je plie mes mots et mes feuilles et je prie pour le héros inconnu qui est en toi. Que la douce énergie de tes danses survive à ton ultime voyage. Que la paix de ton âme épouse la danse éternelle de ta main.

Khalid L, du blog Evasions Urbaines

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