Pour une poignée d’espadons

Cher Mouhsine,

Je t’écris en retard. Comme d’habitude, on écrit toujours en retard. Après le drame. Après le choc. Après la colère, les larmes et les condoléances. Tu es parti hier. Au milieu de cette foule compacte, tu as sauté à l’arrière de ce camion-benne pour sauver tes kilogrammes d’espadon. Le temps d’une seconde, les cris, l’horreur, l’incompréhension. Puis cette photo de toi, la tête penchée, le bras tendu, le corps disparu sous les dents de la machine assassine. A 31 ans, tu es mort broyé par la loi de l’indifférence et de l’injustice. Ici, on appelle ça la « hogra ». Une maladie incurable qui nourrit quelques poches et brise tant de vies. Pour une poignée d’espadons, tu as été écrasé comme une ordure. La machine t’a brisé les cotes. Elle t’a retiré le poisson, la jeunesse, le droit de lutter au quotidien et celui de rêver quelques fois. Le rideau se ferme sur ton drame amer. Les questions surgissent.

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Pourquoi cette mort atroce ? Qui a pressé le bouton ? Qui a actionné la machine ? Qui a donné l’ordre et qui l’a exécuté ? Est-ce un accident aggravé par l’indifférence ou un meurtre nourri par la « hogra » ? Il paraît qu’on a lancé une enquête officielle. Il paraît qu’on a promis la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. En attendant, il y a cette foule immense qui t’accompagne à ta dernière demeure. Il y a ce cortège de taxis bleus qui suit ta dépouille. Il y a ce peuple du Nord qui crie sa colère et son incompréhension. Il y a ces échos de rage et de douleur qui traversent le pays et les réseaux sociaux. Très vite, tu es là, parmi nous. Un visage pour la postérité. Une blessure ouverte dans le champ de nos maux incurables. Comment guérir de ta perte ? Comment rendre hommage à ta personne, à ton métier de poissonnier, à tes frères qui luttent dans le silence et la précarité ? Comment éviter une nouvelle rencontre avec le spectre de ta mort gratuite ? 

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Mouhsine Fikri. Dans ton nom il y a l’invitation à réfléchir. « Fikri » : ma pensée, notre pensée collective face au drame de ta perte. Comme si tu nous disais par-delà le drame qu’il est temps de s’arrêter. Pour penser, critiquer, traverser le miroir de nos bêtises, de nos paradoxes, de nos erreurs. Comme s’il fallait repenser ta mort qui nous atteint, nous interpelle, nous interroge. Comment en arrive-t-on à écraser un homme dans un camion-benne ? Que faisait ce camion-benne là-bas, ce soir-là, face à ta poignée d’espadons sans vie ? Après le temps de la rage, vient celui des questions suspendues. On s’accroche. On veut croire que tu n’es pas mort « pour une poignée d’espadons ». Non. Cela est impossible, absurde, à la limite de l’irréel. Pourtant, notre beau pays n’a jamais cessé de nous surprendre. Il y a dans ta mort gratuite la somme de nos problèmes sociaux, la limite de nos efforts économiques, le ratage de nos politiques successives. A toi seul, Mouhsine, tu es le miroir de notre échec effarant.

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Le temps passera sur notre rage et nos douleurs. Mais ton visage va rester ici, parmi nous. Une question arrêtée au cadran de notre quotidien. Une image figée sur notre corps meurtri. Un jour, on comprendra qu’on a oublié le sens des mots simples. Dignité. Liberté. Honneur. Humanité. Un jour, on comprendra que la place d’un poissonnier est parmi ses étals et non au fond d’un camion-benne. Un jour, on se souviendra de toi, existence sacrifiée pour une poignée d’espadons et une autre poignée de questions sans réponses. Ce qui est sûr, Mouhsine, c’est que le poisson dans ce pays n’aura plus jamais le même goût.

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Khalid L, du blog Evasions Urbaines

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